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Une bouillabaisse à la cabane




Non loin de l'étang de l'Or, au milieu des roselières mouvantes, une cabane de chasseurs se mire dans le petit canal sinueux : C'est le "  pavioum Negre ", repaire lundi dernier d'une vingtaine de sociétaire du " Sedem ", de Saint Just, venu dans la région pour dépeupler les marais de leur gibier et l'étang de son poisson, accommoder les uns à la broche, les autres en bouillabaisse, vider quelques flasques de bon vin et de Carthagène, chanter des chansons du pays, dire des galéjades et…prendre des bains forcés dans l'eau odorante et bourbeuse de la canalette.
Si le gibier fut absent de la table, la bouillabaisse supérieurement cuisiné et pimenté par le " cabiscou " Louis Fabre et le cassoulet " relevé " par Julien Quissargues  furent fort appréciés des convives, même de Cacàchou qui calme et pondéré ce jour là, avait la veille au soir rempli la cabane de sa faconde et de ses chansons.
Ah ! cette veille au soir ! Elle avait laissé des traces révélatrices sur bien des visages encore illuminés !... Mais on s'en souvenait plus. Et les bouteilles vidés, tristes, cadavres transparents, s'accumulaient dans tous les coins.
Conséquences inévitables : galéjades, chansons, monologues, " cacales " fusant de tous cotés.
Et voici que " lou manescau " susurre quelques couplets sentimentaux : que cacachou ô miracle ! ne dit rien ; que Poumet nous révèle son talent de fin diseur et que Cabiscou refuse de nous faire un discours !
Un moment de silence troublé seulement par le mistral… Mais voici e muscat " rai de souléu foundu dins de mèu " qui suscite la jolie voie de Joseph Lignon et fait chanter à Albert Vigne de vieux couplets. " Mancavo que lou Bouzigau " " toi " nous le présente dans ses aventures abracadabrantes, drapé de sa désopilante naïveté.
Mais " Lis-ome " se tait et férocement, il rend responsable "  lou galejoun " de son silence (intense émotion !)
Après le sucre parfumé du muscat, paf ! l'esprit léger du champagne offert gracieusement par notre sympathique cafetier, M. Dumazert.
Et puis, et puis… de la cordialité ! de la camaraderie ! et puis, nos cerveau grisés (mais pas plus qu'il n'en fallait) des effluves capiteuses et spirituelles ; le souffle sain du vent emplissant nos poitrines, un soleil ami dans un ciel adorablement bleu ! enfin la joie de vivre une journée de laisser-aller charmant, de rustique, et mesuré épicurisme (épicurisme de gourmand s'entend !) et d'oublier un instant les petites tracasseries de la vie qui divisent souvent ceux que l'amitié devrait toujours unir.
C'est sur cette dernière pensée qu'a lieu le départ vers Saint Just où nous allons assister à la traditionnelle " promenade du Gâteau "départ dans la splendeur qui illumine de mille feux la  mer de roseaux, dore devant nous les murs gris du vieux mas de Roux et au lointain, le bleu rempart des Cévennes qui s'estomperont bientôt dans le crépuscule envahissant.

Lou Galejoun. (l'Echo du Vidourle n° 659 du 23 août 1931)


Copyright (C) 2010 Jean-ClaudeVédrines. Dernière mise à jour mardi 3 janvier 2012"
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